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Fiche de lecture : De Gaulle, une certaine idée de la France
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Fiche de lecture : De Gaulle, une certaine idée de la France

par Julian JACKSON (Editions du Seuil, 2019).

Le prisme d'un historien étranger permet de revisiter un personnage historique national. Julian Jackson, professeur à l'université Queen Mary de Londres, spécialiste de l'histoire française, s'est intéressé à la figure de Charles de Gaulle, publiant en 2019 une magistrale biographique, excellemment traduite. C'est en réalité "une certaine idée de De Gaulle", qui vient bousculer des idées reçues et pondérer les jugements établis, notamment en ce qui concerne la politique algérienne du Général.

Julian Jackson tort le coup aux affirmations selon lesquelles le sage de Colombey aurait, soit attendu candidement qu'on vienne lui offrir le pouvoir, soit au contraire téléguidé le comité de salut public d'Alger. Pour l'historien britannique, de Gaulle a plutôt surfé sur la vague avec adresse, adressant des messages sibyllins et parvenant à se rendre indispensable aux activistes du Forum en même temps qu'aux attentistes de la Chambre des députés...

La gestion des affaires algériennes par Charles de Gaulle aurait relevé d'une l'adaptation aux circonstances, à la recherche de l'intérêt supérieur de l'Etat. En l'occurrence, l'indépendance de la France à tout prix, fût-ce au prix du sacrifice des colonies d'Afrique du Nord... La statue du décolonisateur méthodique proposée par une hagiographie gaulliste est démentie par les preuves de la confiance du Général en le maintien de l'Empire français, au début de la guerre d'Indochine ; après quoi il "refusa de s'accrocher à des positions intenables" (p. 840).

Lors de son retour aux affaires en 1958, le nouveau chef de l'Etat a plusieurs plans dans ses cartons ; mais il croit encore à un possible arrimage d'une Algérie autonome avec la France, sous la forme d'un protectorat rajeuni. Mais pour cela fallait-il avoir des interlocuteurs résolus à la continuité plutôt qu'à la rupture, et c'est là que le bât blessait... Les mesures libérales prises en 1959 (amnistie de 7 000 prisonniers du FLN et soutien du Gouvernement à des candidats musulmans aux municipales étaient des tentatives de se créer une clientèle pour une "troisième voie" entre les tenants d l'Algérie française et les indépendantistes. Dans le même temps, le soutien présidentiel accordée au général Challe dans sa lutte sectorisée mais totale contre les maquis FLN, plan qui s'avère efficace, participait d'une volonté de maîtriser militairement le terrain.

Lorsque de Gaulle nomma pour le représenter en Algérie un délégué général civil en la personne de Delouvrier, il ne lui donna d'autre consigne que de durer jusqu'à nouvel ordre, le Général évoquant la possibilité de l'indépendance algérienne mais à un horizon de "vingt ans"... Ce flou n'a rien d'étonnant à cela quand on sait que le Premier ministre (Debré) était partisan de l'Algérie française contre son directeur de cabinet (Pierre Racine) et que le chef d'état-major particulier du Président de la République (le général de Beaufort) était lui aussi pro-Algérie française quand le chef du Cabinet civil épousait les positions présidentielles, aussi évolutives fussent-elles...

Julian Jackson décrit l'attentisme des années 58-59, quand de Gaulle reconnaissait qu'il n'y avait "pas de solution" au présent. La préoccupation principale de De Gaulle était la politisation de l'armée au gré de ce conflit qui ne disait pas son nom, et la "fossilisation" de la stratégie militaire française dans une guerre d'un autre âge tandis que les puissances mondiales s'étaient lancées dans la course à l'atome. En s'enlisant en Afrique du Nord, la France demeurait dépendante de l'OTAN pour sa sécurité. Concernant le statut de l'Algérie nouvelle, Jackson insiste sur la préférence personnelle du Général pour l'"association", plutôt que l'indépendance ou l'intégration. Pour l'historien d'outre Manche, la semaine des Barricades en 1960 révéla la fragilité de l'autorité de De Gaulle en Algérie "en dépit de la nouvelle Constitution". Julian Jackson présente l'échec des rencontres de l'Elysée et de Melun avec des émissaires du GPRA en 1961 comme la conséquence de l'intransigeance de De Gaulle face aux revendications de ses interlocuteurs. A l'automne 1960, l'impasse est complète et le président français "ne sait où il va ni même où on essaie de l'amener" (p. 577). Le dernier séjour de De Gaulle en Algérie, en décembre 1960, ayant levé les dernières illusions sur l'Algérie fraternelle, le Général utilisa à son profit les tentatives de déstabilisation politique émanant de l'armée d'Afrique et de l'OAS, la population française étant lasse d'un conflit interminable devenue une guerre civile. 

Evoquant les victimes des manifestations parisiennes (17 octobre 1961 et 7 février 1962), ainsi que l'exode des pieds-noirs et l'abandon des harkis, Julian Jackson souligne l'absence totale de "sentimentalité" chez de Gaulle, événements considérés comme d'inévitables secousses : "Si certains passagers se fracassaient le crâne pendant que le capitaine menait le bateau, la faute en incombait à leur indiscipline" (p. 591).

"Sur l'Algérie, le plus frappant n'est pas qu'il ait prédit en 1958 ce qui allait arrivée en 1962, c'est la froide détermination avec laquelle il poursuivit ses objectifs une fois décidé à agir" (pp. 840-841).

Avec les considérations gaulliennes d'économie financière (l'Algérie coûtait plus qu'elle ne rapportait) et de transformation de l'armée (moderniser les outils de la Défense et assurer l'indépendance de la France), Julian Jackson insiste sur la crainte, chez le fondateur de la Ve république, d'une fracture sociale et culturelle du fait d'une arrivée massive de musulmans dans la communauté nationale. Jackson insiste sur la volonté du Général de préserver l'identité chrétienne de la France et de l'Europe, "la conception universaliste de la citoyenneté française ne fai(sant) pas partie de sa famille de pensée (p. 562).

Au final, le jugement de Jackson sur la politique algérienne de De Gaulle est sévère.  Le Général n'a pas accordé l'indépendance : elle lui a été "arrachée" ; il a perdu un temps précieux en vies humaines à louvoyer ; et "dans l'espoir de n'accorder qu'une indépendance limitée et à ses propres conditions, il a été contraint à une série de brusques revirements tactiques qui ne lui ont finalement laissé aucune marge de négociations" et qui générèrent chez les militaires et les pieds-noirs un "sentiment de trahison". "Il en résulta une situation proche de la guerre civile qu'il avait soit disant évitée". L'historien londonien tempère légèrement le réquisitoire en reconnaissant que "peut-être personne n'aurait-il pu faire mieux que lui" ; "mais il est difficile d'imaginer que quiconque aurait fait pire" : "La IVe République avait été aux prises avec l'Algérie quatre années durant. De Gaulle fut aux prises avec l'Algérie quatre années de plus, en dépit de tout son prestige et des moyens qu'il mobilisa". La vraie réussite de De Gaulle serait le mythe selon lequel "il avait maîtrisé le processus" en présentant "le désengagement de la France comme une victoire" (598). Un coup de chapeau au magicien !

Cette biographie scientifique et dépassionnée n'est pas pour autant un réquisitioire antigaulliste. Pour Julian Jackson, de Gaulle reste, par le geste fondateur du 18 juin 1940, le plus grand homme d'Etat français depuis Napoléon : "Il a sauvé l'honneur de la France".

Le récit biographique est suivi d'une intéressante réflexion sur "le mythe, l'héritage et l'oeuvre" du Général, d'une bibliographie critique ainsi que d'utiles notices biographiques des principaux contemporains.

Le De Gaulle de Jackson est assurément un ouvrage qui fera date.

Claude Vigoureux
Membre du CS de la FM-GACMT
20 janvier 2020

 

 

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