Témoignages Extrait du livre de Jean SERVIER

Extrait du livre de Jean SERVIER

Quelques-uns des habitants du village prirent très vite l’habitude de se réunir sur les marches de l’école où je logeais. Ils retraçaient pour moi les fastes du désert qui m’entourait ; leurs maisons étaient si nombreuses jadis, qu’un tamis prêté de voisine en voisine faisait le tour de la vallée.

Les terrasses se touchaient tellement, qu’un chat pouvait parcourir des kilomètres sans descendre dans les ruelles.

En cela, les traditions sont unanimes : l’Algérie a été, à une époque imprécise, infiniment plus peuplée qu’elle ne l’est aujourd’hui ; puis il y eut une série noire de famines, d’épidémies et de conquêtes.

Ils me parlèrent d’une famine qui avait sévi il y a un peu moins d’un siècle. Leur récit ne mentionnait ni les privations, ni les bouillies d’écorces d’arbre, ni les tubercules sauvages qu’ils mangeaient. Ils ne se souvenaient que d’une chose : leurs grands-parents se mettaient le visage au-dessus du foyer pour avoir les joues rouges et la bonne mine des gens qui ont bien mangé, avant d’aller se réunir sur la place du village. Ils auraient eu honte d’afficher un air famélique.

Tout près de là, j’ai vu pour la première fois des troglodytes. Une falaise verticale, percée de niches noircies de fumée, fermées en partie par des nattes tendues, dominait la plaine. Chaque ensemble comprenait une grotte d’habitation et une grotte écurie, et je ne sais quelles ventouses le bétail pouvait avoir aux pieds pour escalader ces parois abruptes et ces arêtes glissantes. Mais déjà des maisons de pierre et d’argile apparaissaient. Ces hommes venaient de faire, au 20ème siècle, la découverte de l’habitat construit. Il n’y avait là ni une modification de leur niveau de vie, ni un quelconque bénéfice économique, mais la très lente maturation d’une pensée.

Dans une grotte plus vaste que les autres, un très vieux pressoir à huile, avec un système compliqué de vis en bois et de contrepoids en pierre, évoquait le machinisme de la Rome antique.

Un énorme barrage se dressait tout près de là, avec ses falaises de ciment, ses immenses plans d’eau, ses postes de télécommande des vannes.

Face à ceux qui tendaient une natte en travers d’une faille rocheuse pour s’abriter, les techniciens de l’hydraulique pensaient pouvoir résister à ce qu’ils appellent « la crue millénaire ».

Pour construire le barrage, il avait fallu exproprier deux cents familles. C’est curieux comme les familles vont par deux cents ! Mais les troglodytes refusèrent l’argent, qui se trouve encore à la Caisse des Dépôts et Consignations, parce que, m’ont-ils dit, l’argent ne se laboure pas et ne donne pas de moissons.

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