Témoignages Des Miages aux djebels

Des Miages aux djebels

Témoignage de Claude Grandjacques (Extrait du Livre des « Miages aux djebels »)

C’est à bord d’un GMC que nous arrivons à Tabarourt, où je ne pensais pas retourner. Trois heures de convoi par Yakouren, le col de Tagdint, où nous abandonnons la Nationale 12 qui conduit à Bougie, pour bifurquer plein nord  et suivre une piste chaotique et poussiéreuse au milieu des chênes-lièges rabougris. (…)

Depuis le début des évènements, les instituteurs avaient quitté les lieux. L’école, successivement, avait été occupée par les troupes du FLN, puis par l’armée, en particulier le 27ème BCA, qui avait cédé la place au 6ème hussard. Le P.C. de cette unité est alors implanté à Yakouren où j’ai eu l’occasion de me présenterau colonel Dieuprisqui commande ce régiment.

Dans les faits, je m’en rendrai compte plus tard, la SAS où je suis affecté en avril est une SAS fantôme : avec le sergent Freeman et notre armement redoutable (un PA pour nous deux) nous constituons avec quelques moghaznis, l’effectif opérationnel sur place. (…)

L’équipement est sommaire, nos moyens quasi nuls. Freeman et moi dépendons entièrement des hussards qui nous reçoivent à leur table. Cette unité, depuis un mois, est commandée par un jeune sous- lieutenant qui  manque d’autorité. (…)

Le lendemain de son arrivée, l’auteur qui résidait à la SAS avec son épouse nous rapporte cet incident :

Dans la soirée, au crépuscule naissant, alors que nous prenons le frais sur la terrasse, le sous-lieutenant réunit ses hommes au rapport et désigne les sentinelles pour la garde de la nuit.

Des contestations naissent dans les rangs

-  Nous avons déjà effectué le convoi ce n’est pas notre tour…

Le sous-lieutenant hausse le ton :

-  Vous monterez la garde, c’est mon dernier mot !

-  Nous ne monterons pas la garde, c’est notre dernier mot à nous aussi !

Les hommes se dispersent. Avec Freeman nous sommes stupéfaits et consternés. Un peu plus tard les lampes à gaz s’éteignent. Il fait une nuit étoilée, sans clair de lune, avec cependant une certaine visibilité. Je descends faire le tour des sentinelles qui normalement prennent place à chacune des deux extrémités du cantonnement entouré de barbelés. Personne ! (…)

Je remonte à l’étage en me demandant comment réagir et donner une leçon. Je m'empare de deux grenades offensives et demande à Freeman et à Claude[1] de ne pas bouger.  Je descends tranquillement l’escalier, lance successivement les deux grenades qui s’éclatent entre les deux bâtiments et gagne l’entrée de l’appartement.

Les deux explosions créent une panique indescriptible qui me glace encore maintenant, tant nous avons frôlé la tragédie ou la catastrophe. En sortant de leur appartement, au premier étage, les matamores de tout à l’heure tirent aux PM et vident leurs chargeurs en contrebas, dans la cour, en direction des emplacements de combats où fort heureusement, il n’y a encore personne. Ils gagnent ensuite le half-track et avec la mitrailleuse, tirent en direction du village qui somnole plus bas : les balles traçantes, dans des rafales assourdissantes et saccadées, strient le ciel. Le sous-lieutenant qui se réveille, crie :

-  Alerte ! On nous tire dessus au mortier !

et s’affaire à mettre en branle le mortier de 81 du poste, tandis que, par radio, le capitaine commandant cette unité, réveillé par le vacarme, demande depuis son P.C. installé sur le versant en face des explications sur les causes de cette fantasia étourdissante.

Dans cette pagaille indescriptible, j’attrape une extinction de voix à crier : - Halte au feu !

Je fais réunir tout le monde au rapport, tandis que je m’empare du combiné du poste de radio pour répondre, à la place du sous-lieutenant, aux demandes d’explication du commandant de compagnie. La voix encore blanche de colère, je lui donne les indications souhaitées, dans un langage si peu amène que, le lendemain, lorsque je me serai calmé, je l’appellerai pour m’excuser.

Devant les hussards réunis, sous le coup de l’emportement et sans doute de la peur qui m’envahit rétrospectivement, en vérifiant qu’il n’y a pas de blessés, je me défoule eu leur faisant la leçon :

-  Vous vous prenez pour des guerriers, vous n’êtes que des poltrons et des lâches qui vous affolez pour deux grenades que j’ai fait exploser. Qu’auriez-vous fait en cas d’attaque réelle ?...

J’utilise dans les faits, un vocabulaire dont la bienséance m’interdit ici l’emploi et qui atterre ma femme. Elle découvre la facette d’un homme qu’elle ne connaît pas.

Le lendemain, nous descendons au village. La toiture du blockhaus qui abrite la section en contrebas n’a plus de tuiles. Les balles de la mitrailleuse ont fait leur œuvre. Pendant le reste de mon séjour, la garde est prise sans incident et les hussards, quand ils me croisent, rasent les murs. Ils se demanderont si j’ai toute ma raison. Ni le colonel, ni le commandant de la compagnie ne me demanderont des explications.

 


[1] Epouse de l’auteur.

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